la mise à jour se fait attendre, l’éditeur se fait du blé, et le bibliothécaire se fait avoir (1)

Entre deux accès de fièvre scripteuse, je vais m’intéresser à une polémique récente lancée et relayée par plusieurs blogs, sans compter certains collègues in real life.
Depuis quelques semaines, dans presque toutes les BU de France, un même cri rageur retentit (en canon…) : « Mais comment a-t-on pu acheter cette daube ?! ».
Ah, j’imagine avec nostalgie les soirées animées que nous aurions pu avoir au bon vieux temps, autour d’un feu de cheminée de biblio.fr…

Dans ce premier billet, je vais résumer la situation pour ceux qui n’ont pas suivi l' »affaire » : un livre largement obsolète a été acheté par un grand nombre de bibliothèques universitaires, en grande partie à cause d’une présentation tendancieuse de l’éditeur. Or, ce genre de pratiques éditoriales ne sont pas si exceptionnelles qu’on pourrait le penser.

Dans un prochain billet, j’essaierai de donner quelques pistes pour éviter de reproduire trop souvent ce type d’erreur, et pour traiter ces documents une fois acquis.

L’objet du scandale ?

Il s’agit d’un petit livre de Martine Darrobers et Nicole Le Pottier publié par Nathan sous le titre La recherche documentaire.

D’après le Sudoc, et le message posté par l’une des auteurs sur plusieurs blogs, voici l’histoire de ce titre :

  • 1994 : Nathan publie dans la collection Repères pratiques une synthèse très bien faite sur un sujet en rapide évolution, La recherche documentaire avec l’ISBN 2-09-176041-2 (Voir la notice dans le Sudoc).
  • 1995-2002 : l’ouvrage est réimprimé 4 ou 5 fois fois, avec deux changements d’ISBN : ISBN 2-09-182481-X, ISBN 2-09-182454-2. Seules de microscopiques retouches sont apportées par les auteurs (dans la webographie par exemple), pour la dernière fois en 2001. Le décès de Mme Darrobers rend impossible la refonde totale envisagée un temps.
  • 2006 : nouvelle réimpression, à l’identique, avec un nouvel ISBN 2-09-183208-1
  • 2008 : nouvelle réimpression, à l’identique, avec un ISBN13 correspondant à celui de 2006 : 978-2-09-183208-1
  • début 2010 : nouvelle réimpression, à l’identique, avec un nouvel ISBN13 : ISBN  978-2-09-161433-5, contre la volonté de Mme Le Pottier.
  • 18 mai 2010 : une twitteuse lève le lièvre, mais sans beaucoup d’echo : « la dernière éd. (2010) du Repère pratique Nathan est navrante, aucune mise à jour… »
  • 25 mai 2010 : S. Mercier développe dans un billet de bibliobsession : Nathan nous refourgue comme « nouveauté » un ouvrage dont le contenu date du milieu des années 1995.
  • L’information est reprise le même jour dans un billet d’affordance, et sur Twitter
  • L’agitation gagne atteint rapidement les catalogueurs « de base », puisque – et je pense que c’est une première -, j’ai constaté le 10 juin qu’un collègue avait ajouté une note vengeresse (et très peu conforme aux pratiques sudociennes) à la notice de cette dernière édition, en mentionnant un billet de blog :

« Contient des informations obsolètes. Contenu à peine modifié depuis la première édition (1994) : quelques modifications en 1998 et 2001, pour la webliographie (information de l’auteur, Nicole Le Pottier, 26 mai 2010 sur http://www.bibliobsession.net/2010/05/25/le-livre-la-recherche-documentaire-chez-nathan-symbole-de-la-derive-commerciale-de-ledition).« 

(Ne cherchez plus cette note : un autre catalogueur a dû la supprimer, car elle n’est plus visible dans le Sudoc ce 13 juin…)

Le vilain éditeur

Je suis pleinement en accord avec tous les collègues qui ont pointé la responsabilité morale (et peut-être juridique, mais je ne suis pas un expert) de Nathan dans cette affaire : ils se moquent de l’auteur survivante, comme de leurs clients :

  • en remettant dans le commerce contre la volonté de son auteur un livre épuisé.
  • en vendant un livre périmé (avec de belles captures d’écran de minitel…), qui finira rapidement à la poubelle.
  • en présentant une réimpression comme une nouveauté, comme le prouve cette capture de la fiche signalétique du livre :

Le résumé fourni vaut le détour, rien que pour les fautes de frappe :

« Rédigé par des spécialistes dusujet, cet ouvrage présente les fondamentaux de la recherche documentaire. Il indiqueles lieux et outils à connaître ainsi que la méthodologie à appliquer pour maîtriserau mieux tous les aspects de cette discipline. »

Peut-on accorder le bénéfice du doute à l’éditeur, qui aurait pu réimprimer le titre sans prêter attention à son obsolescence ? Je ne le pense pas : outre le témoignage de Mme Le Pottier, le « feuilletage » proposé à l’internaute évite les pages les plus datées, comme celles qui traitent du minitel (merci à JC pour l’info!). De sorte que seul un « épluchage » de la table des matières et/ou une attention particulière aux dates de copyright permet de détecter l’embrouille…

Petite nuance cependant : dans la dizaine de page numérisées et mises à disposition des internautes, se trouve la p. 111, consacrée à Gallica. Or, on peut y lire noir sur blanc bleu clair que le texte date de 2001. On pourrait imaginer que si l’éditeur avait été réellement « machiavélique », il aurait préféré numériser une page ne comportant pas cette information.

Alors, concours de circonstance malencontreuses, je-m-en-foutisme, ou bien recherche de profit à tout prix ? Ce qui est sûr, c’est que ce genre de pratique éditoriale, sans être la règle, n’est pas si exceptionnelle que cela.

Une pratique pas si exceptionnelle

Il y a fort à parier que si la communauté des bibliothécaires a été si sensible à ce cas c’est en raison du contenu de l’ouvrage. En cherchant bien, on peut trouver bien d’autres ouvrages « réédités » à l’identique ou avec d’infimes variations au fil des ans, et rachetés sans coup férir en BU ou BM. Ces cas n’ont jamais provoqué de scandale, car ils concernent en général des domaines évoluant plus lentement que la recherche documentaire, mais aussi parce que l’acquéreur de base ne va pas prendre 1h après la réception de chaque ouvrage pour aller vérifier que l’édition 2010 est bien actualisée par rapport à celle de 2009, sauf s’il a un intérêt professionnel direct à le faire, par exemple pour un ouvrage sur les bibliothèques, … ou la recherche documentaire. Le reste du temps, nous faisons plus ou moins confiance aux éditeurs et aux auteurs…

Voici donc un petit florilège (je précise que les cas qui vont suivre ne sont pas tout à fait comparables à la réédition de La recherche documentaire, car il ne s’agit pas de documents obsolètes, mais simplement de réimpressions non signalées comme telles).

Dans la même collection de Nathan, le titre concernant la psychologie, réédité dans une « nouvelle présentation », c’est à dire sans changement du texte, a été acheté par près de 40 BU, dont bon nombre possédaient sans doute l’édition précédente. Peut-être s’agit-il d’un réassort volontaire pour certaines d’entre elles, mais je doute que l’explication vaille pour toutes.

N’accablons pas Nathan : les 20 BU qui ont acheté cet ouvrage équivalent chez Studyrama avaient-elles bien conscience d’acheter une « retirage de l’édition de 2008 avec un nouvel ISBN », comme le précise la notice ? Et j’aimerais bien jeter un oeil à cette 4e édition d’un manuel de sociologie paru chez Bréal. Combien pariez-vous qu’elle ne diffère pas de la 3e édition?

Enfin, alors que je sévissais en IUFM il y a deux ans, j’avais constaté que certains éditeurs de manuels scolaires ne se gênaient pas pour « reconditionner » des textes anciens. La mention « conforme aux nouveaux programmes » sur un ouvrage imprimé en 2007 ne doit pas être prise pour argent comptant, car les « nouveaux programmes » pouvaient être ceux de 1995…

Sortons du domaine des manuels scolaires et universitaires : les PUF viennent de lancer une édition des oeuvres de Freud en Quadrige, reconnaissables à leur couverture violette. La plupart des textes n’avaient jamais été édités en poche (ils étaient disponibles dans les Oeuvres complètes reliées en grand format), il était donc intéressant de les acheter. Mais, par exemple, Dora (pas l’exploratrice qui n’a même pas peur du méchant dentiste, hein!) avait déjà été publié en Quadrige avec l’habituelle couverture rouge. Quant au malaise dans la culture publié en 2010, il s’agit de la « 7e édition Quadrige », identique aux 6e, 5e, 4e et 3e éditions. Autrement dit, pour les PUF, une « édition quadrige » pourvue d’un nouvel ISBN peut ne différer en rien de la précédente! Il en va de même pour les Que-sais-je, dont les mentions d’édition fournies par l’éditeur sont à prendre avec des pincettes.

[Correction du 30/06/2010 : Il semblerait que les dernières éditions de Freud sous cette jolie couverture violette méritent effectivement l’appellation de « nouvelle édition », car même si la traduction n’a pas changé, un index a été ajouté.]

Mon état des lieux est assez sommaire, mais je ne veux pas alourdir ce billet inutilement. J’indiquerai donc dans un prochain billet quelques « trucs » pour ne pas se faire avoir (hélas, je peux déjà vous dire qu’il n’y a pas de solution miracle, sinon ça se saurait…)

4 comments to la mise à jour se fait attendre, l’éditeur se fait du blé, et le bibliothécaire se fait avoir (1)

  • vingtseptpointsept

    J’apporte un correctif : le contenu des dernières éditions de Freud parues en 2010 aux PUF sous couverture violettes sont en fait différentes des précédentes, car même à traduction et préface inchangées, un INDEX leur a été ajouté. Donc, cela peut valoir le coup de les acheter…

  • vingtseptpointsept

    Tant que le lien vers « Dora l’exploratrice » fonctionne c’est l’essentiel, mais je corrige le lien vers « Dora » de Freud aux PUF.
    Prochaines aventures de Dora : « Dora dans le SUDOC »…

  • vingtseptpointsept

    Attention, pour les autres titres, je ne dis rien d’autre que ce qui figure dans les notices du Sudoc, et j’ai fait moi-même les constatations pour le bouquin de Studyrama.
    Et surtout, surtout, même si ma formulation a pu être un peu maladroite, je n’ai pas voulu accuser les autres éditeurs, mais plutôt dédouaner – dans une certaine mesure – Nathan, qui n’a pas été si malhonnête qu’on pourrait le penser, mais très très « cavalier » (je trouve vraiment fort de café la mention « nouveauté » sur leur site!), et a agi comme il le fait pour beaucoup d’autres titres (mais avec plus de conséquences, s’agissant d’un sujet qui se périme plus vite que la psycho ou la socio).
    En deux mots, ces éditeurs ne prétendent jamais proposer un ouvrage revu et corrigé quand ce n’est pas le cas, donc il n’y a rien de répréhensible dans leur comportement : si je tape en apparence sur les éditeurs, c’est pour mieux taper (gentiment, promis!) dans un prochain billet sur nous, les bibliothécaires, qui achetons parfois trop vite un ouvrage inadapté, ou que nous avons déjà avec une autre couverture…

  • Juste une précision, je n’avais pas l’info de la twitteuse que vous citez pour le 18 juin (sinon je l’aurais citée hein). Me concernant j’ai trouvé cette information en feuilletant le livre dans une librairie. Pour les autres exemples que vous citez, je me limite pour ma part à des constatations fiables (cf. mon billet avec photos) sans supposer que certains éditeurs ne mettent pas à jour… Il me semble important de ne pas faire de procès d’intention, la situation est déjà assez embarrassante comme ça pour les bibliothécaires.

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