Bilan du concours de conservateur d’Etat

Ou: comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer les déménagements.

À la demande du peuple, je réveille le blog au bois dormant pour faire un point sur les épreuves du concours de conservateur d’Etat, en particulier sur les oraux qui ont eu lieu il y a trois semaines.
En interne, nous étions vingt admissibles, pour sept postes. Six de moins qu’en 2008… Les promotions sont nettement plus réduites qu’il y a quelques années, mais j’ignore si c’est un effet de la démographie, ou une volonté délibérée de « repyramider » la filière bibliothèque en réduisant le nombre de conservateurs, comme le souhaite clairement l’IGB (voir son dernier rapport sur les emplois en bibliothèques).
Bref, inutile de faire durer le suspense, j’ai été pris en 6e position, en grande partie grâce aux notes obtenues aux épreuves écrites (plutôt inhabituel pour moi, en général les oraux me sont plutôt profitables). Je vais revenir brièvement sur les épreuves écrites, avant d’aborder dans une deuxième partie les épreuves orales, et de conclure dans une envolée lyrique sur la troisième mi-temps qui s’annonce. (ça c’est du plan, n’est-il pas?)

Les écrits

Ils se sont déroulés à la mi avril. Les sujets en interne étaient :

  • pour la dissertation (5h) : « Quel sens l’érudition peut-elle avoir aujourd’hui ? »
  • pour la note de synthèse (4h) : un dossier sur la musique en bibliothèque : « En matière musicale, l’offre des bibliothèques est-elle le reflet de la préoccupation des publics ? ».

La note de synthèse

Je n’ai pas conservé mes brouillons mais voici ce qui surnage de mes souvenirs. Le dossier était assez facile à traiter, et un axe de lecture était clairement suggéré (offre vs « préoccupation » des publics). Les documents étaient plutôt anciens (une dizaine d’années), mais cela n’a pas d’incidence sur ce genre d’exercice, où il faut à tout prix éviter d’insérer des idées ne figurant pas dans le dossier. J’ai très peu traité un ou deux documents que j’arrivais pas à caser dans mon plan, notamment un texte de l’ACIM peu compréhensible, et un article du BBF écrit – ô surprise – en langue BBF.

En gros, j’ai dégagé

1/ la crise d’un ancien modèle

a/ définition de cet ancien modèle (les « discothèques » séparées du reste de la bibliothèque, centrées sur le disque etc)

b/ pourquoi est-il en crise (notamment parce qu’il n’est plus adapté aux « préoccupation des publics »)

2/ vers un nouveau modèle

a/ des efforts d’adaptations de l’offre aux préoccupations des publics

b/ mais lents et pas encore suffisants

Oui, on ne peut pas faire plus bateau, mais en 4h à moins d’être un génie ou un pro de la lecture rapide, il ne faut pas s’amuser à chercher midi à 14h ! L’essentiel est d’avoir un plan cohérent et équilibré, qui réponde à une problématique pas trop farfelue, et d’y caser toutes les idées principales du dossier, la plupart des idées secondaires, et un ou deux exemples.

Pour ceux qui voudraient tenter ce concours, il faut éviter de formater la note comme on le ferait pour un concours administratif (pas de timbre, pas de destinataire etc). Il faut faire une introduction et une conclusion, et ne pas titrer les parties. Enfin, on ne plaisante pas avec le respect de la longueur imposée (4 pages) et l’équilibre des parties et sous-parties (petite astuce : faire des marques au crayon de papier sur la copie pour ne pas se laisser déborder par son inspiration…)

La dissertation

Un érudit 100% pur humaniste

Erasme par Holbein le jeune : garanti 100% érudit humaniste

Au concours de conservateur territorial, en interne, le sujet de culture générale portait sur les politiques culturelles des 40 dernières années. Le sujet du concours d’Etat était très différent, puisqu’il nous invitait à réfléchir sur la notion d’érudition et son sens aujourd’hui. Autrement dit, il demandait moins de connaissances culturelles « précises » et laissait je pense plus de marge de manoeuvre aux candidats. Plutôt le genre de sujet que j’apprécie.

Sans refaire la dissert, une erreur aurait sans doute été de considérer l’érudition comme un vague synonyme de « culture générale ». D’autre part l’érudition est plutôt caricaturée dans la société d’aujourd’hui, mais cela n’a pas toujours été le cas. Ma thèse a été de montrer que l’érudition est « en crise » depuis plusieurs siècles. Les premiers humanistes faisaient preuve d’érudition (disons d’une culture à la fois large et très approfondie reposant sur l’étude de textes anciens et supposant des connaissances linguistiques et une méthode critique) pour connaître l’histoire, la littérature, les arts et les sciences. Mais le XVIIe et le XVIIIe siècles marquent je pense un repli de l’érudition sur la connaissance proprement historique. J’ai cité Descartes tentant de refonder la science sur une base an-historique (la méthode, les mathématiques, l’expérimentation…). Mais même dans le domaine de l’histoire, si l’érudition a été fondamentale (de Mabillon à l’école méthodique du XIXe), et reste appréciée, elle n’est plus la qualité première d’un historien, qui ne peut pas se contenter d’établir naïvement des « faits » à partir de documents. Enfin, j’ai défini l’érudition comme une sorte de « passion pour la constitution et le partage du savoir », qui pouvait prendre des formes nouvelles aujourd’hui, notamment avec Wikipédia (avec une forme d’investissement personnel plus « éparpillé » qu’autrefois, sur des sujets souvent moins « nobles », mais je pense que l’analogie peut se défendre)

Pour aller plus loin, la définition de l’érudition dans le Trésor de la langue française : sens A : « Pratique d’une méthode consistant à rassembler des documents nombreux et souvent exhaustifs autour d’une recherche » ; sens B : « Connaissances accumulées par l’emploi de cette méthode. ». Le TLF cite plusieurs emplois péjoratifs : « fausse érudition » (ce qui laisse entendre que la vraie érudition peut avoir un sens), « poussiéreux travaux d’érudition ».

Pour Wikipédia, « L’érudition désigne une grande étendue de savoir conférant une connaissance profonde et étendue en littérature, en philologie, résultant le plus souvent de l’étude et de la lecture étendue des documents consacrés au sujet plutôt qu’à des études scolaires. »

Enfin, je découvre l’intéressant article de l’Encyclopédie, écrit par D’Alembert : « Ce mot, qui vient du latin erudire, enseigner, signifie proprement & à la lettre, savoir, connoissance ; mais on l’a plus particulierement appliqué au genre de savoir qui consiste dans la connoissance des faits, & qui est le fruit d’une grande lecture. On a réservé le nom de science pour les connoissances qui ont plus immédiatement besoin du raisonnement & de la réflexion, telles que la Physique, les Mathématiques, &c. & celui de belles-lettres pour les productions agréables de l’esprit, dans lesquelles l’imagination a plus de part, telles que l’Eloquence, la Poésie, &c. L’érudition, considérée par rapport à l’état présent des lettres, renferme trois branches principales, la connoissance de l’Histoire, celle des Langues, & celle des Livres. »

A la fin du XVIIIe siècle, l’érudition se distingue donc couramment de la « science » et des arts. Cela me rassure, vu que j’ai évoqué cette idée dans ma 1re partie 😉

Les oraux

En interne comme en externe, l’oral comprend trois épreuves : langue étrangère, culture générale, entretien sur la motivation professionnelle.

L’épreuve de langue

L’épreuve de langue est très légère en interne, puisqu’il s’agit de traduire un texte d’une dizaine ou d’une quinzaine de lignes, avec l’aide d’un dictionnaire, puis de discuter en français avec le jury (sur des points de traduction et de civilisation). Dans son dernier rapport, le jury semble souhaiter que les exigences linguistiques soient renforcées pour les internes. Je serais assez d’accord : on pourrait ne maintenir qu’une seule langue (contre deux en interne), mais en faire une véritable épreuve, ce qui implique une conversation dans la langue souhaitée.

J’avais choisi l’anglais, et j’ai eu à traduire un texte du journal the Independant sur la critique faite par le maire de Londres au gouvernement Cameron, coupable de « mollesse » envers les syndicalistes anglais, en particulier ceux du métro. En filigrane, on percevait les ambitions nationales de Boris Jonhson. Rien à dire, sinon que j’ai appris que le métro de Londres était beaucoup plus profond que le métro parisien.

Le jury m’a demandé de lire le texte, ce qui n’est apparemment pas systématique. Quelques légères difficultés : traduire : backbenchers (j’ai traduit par « parlementaires de base » mais il n’y a pas d’équivalent exact en français), traduire le titre (la traduction littérale me semblait très lourde en français. J’ai reformulé, le jury m’a demandé ensuite la raison de mes choix). J’ai failli buter sur le faux ami « to curb ». Dans le contexte, j’ai traduit « union members » par « travailleurs syndiqués » plutôt que par un simple « syndicalistes ». Enfin ma traduction de « clampdown » était assez alambiquée. Le jury m’a demandé la signification de « clamp » tout court, que j’ignorais.

Voici le texte :

Boris : toughen up union strikes rules

By: David Hughes

Tories have demanded a clampdown on trade unions in a show of « Thatcherite zeal » aimed at stopping a wave of industrial unrest.
Mayor of London Boris Johnson is backing calls for tough laws to make it harder to call strikes.

London Mayor Boris Johnson and backbench MPs want tough laws to make it harder to call strikes in an echo of Baroness Thatcher’s campaign to curb union powers in the 1980s. Mr Johnson said it was « farcical » that a strike could be called with the backing of just a fraction of union members eligible to vote.

A recent report by the Conservative group on the London Assembly said Tube strikes in the capital cost the economy £48 million a day, estimating that industrial action between 2005 and 2009 cost £1 billion.

Mr Johnson told The Sun: « The idea that a strike can be called by a majority of those that vote, rather than a majority of all those balloted, is farcical. It often results in a strike backed by just one in 10 union members, antagonising millions of commuters in the process and costing London and the UK billions every year. I’d urge the Government to act with some Thatcherite zeal and at the very least legislate against strikes supported by less than half of all union members. »

The call for new laws making it illegal to take action without the support of more than 50% of members follows unions raising the prospect of a general strike in protest at the Government’s austerity measures.

 L’entretien de culture générale

Le texte à commenter était un extrait du discours de réception de Simone Veil à l’Académie française par Jean d’Ormesson. Le discours complet est consultable sur le site de l’Académie. L’extrait ne comprenait que les premiers paragraphes, où J. d’Ormesson évoque Racine et quelques figures plus ou moins oubliées. La carrière de Simone Veil n’y est pas développée, mais simplement évoquée en quelques mots. J’ai donc centré le commentaire sur l’institution elle même, profondément traditionnelle (par son héritage et son fonctionnement), et sur le portrait des académiciens esquissé par l’auteur (quelques grands auteurs, beaucoup d’anonymes, quelques grandes figures, et une ouverture tardive aux femmes). Mon commentaire était assez vasouilleux, mais la discussion avec le jury s’est bien passée et m’a sans doute permis de corriger le tir.

Les questions liées au texte ont porté sur :

– l’Académie

– l’Institut de France (combien d’Académies ? expertise scientifique de l’Académie des Sciences que l’on ne retrouve pas dans les autres Académies)

– le comportement des Académiciens pendant et après la guerre : Pétain et Maurras furent condamnés à l’indignité nationale, mais leurs sièges furent laissés vacants jusqu’à leur mort. Ainsi, en 1953, Pierre Benoît fut élu au fauteuil de Pétain et prononça comme le veut la tradition l’éloge de son prédécesseur, en concédant que « Le Maréchal Pétain a tracé dans notre histoire des pages dont les unes demeurent lumineuses et dont les autres prêtent à des interprétations qui se heurtent encore et suscitent des passions toujours vives »

– le caractère « républicain » de l’Académie (auquel l’auteur faisait allusion). J’ai soutenu que ce n’était qu’un vernis, son histoire et son recrutement par cooptation en faisant plutôt un héritage de l’Ancien Régime. Mais on m’a fait remarquer que c’est le président de la République qui patronne l’Académie. Les détails sont exposés ici

– Henri de Régnier, évoqué dans le texte. Je ne connaissais pas

– Albert de Mun, idem. Je l’ai confondu avec Marc Sangnier, mais je me suis repris in extremis

– Xavier Darcos (récemment élu contre A. Compagnon)

– les intellectuels (parce que j’avais dit que certains Académiciens ne le sont pas vraiment…)

Les questions « libres » ont portés sur :

– le bloc de constitutionnalité

– la Convention européenne des droits de l’homme

– la fracture numérique

– le livre récemment commis par A. Minc sur Bousquet et Jean Moulin

– le film Lacombe Lucien de Louis Malle (que je n’ai pas vu…) et son co-scénariste, l’écrivain Modiano

– et enfin, qui je placerais à l’Académie Française et au Panthéon si j’en avais le pouvoir

L’entretien sur la motivation professionnelle

Le texte à commenter était un article du Monde consacré aux inégalités salariales entre hommes et femmes, et aux mesures prévues par la loi du 9/11/2010 pour contraindre les entreprises à élaborer des plans afin de les corriger. J’ai replacé cette mesure dans le cadre plus général des luttes contre les discriminations (loi de 2005). Après avoir détaillé les objectifs de la loi de 2010 et sa mise en application, j’ai indiqué que d’autres actions seraient nécessaires et possibles pour aller plus loin dans l’égalité entre hommes et femmes au travail.

Je pense avoir plutôt bien commenté le texte, ce qui ne m’a pas empêché d’avoir une note très faible… Cela confirme en tout cas ce que le jury écrit dans le dernier rapport : dans cette épreuve, le commentaire compte beaucoup moins que l’entretien. Je pense également que, comme dans les concours ITRF, le jury profite de cette épreuve pour classer les candidats plutôt que pour « évaluer » leur qualité supposée. Autrement dit, il est sans doute assez facile d’avoir une très bonne note si le jury a clairement envie de travailler avec vous, ou une très mauvaise dès qu’il a un doute. Mais il faudrait en parler avec le jury pour confirmer cette impression…

Le jury m’a posé quelques questions sur le texte et le thème de l’égalité hommes / femmes :

– Quels sont les dispositifs concrets (non cités dans le texte) qu’une entreprise peut détailler dans un plan, pour se conformer à la loi de 2010 ? Je n’ai pas répondu de manière très précise…

– Si les hommes prennent plus de congés parentaux, est-ce que cela ne va pas nuire à leur carrière? Question posée par un homme 😉

– Et la fonction publique dans tout ça? Pour moi l’égalité salariale entre personnes chargées de la même tâche est réglée par le régime statutaire, mais pas l’égalité dans la progression des carrières, et l’accès à des postes de direction.

– Quel organe dans une Université pourrait avoir à discuter des primes, des horaires de travail, etc? J’ai évoqué le comité technique

Le jury ne m’a posé que très peu de questions directes sur mon parcours (il avait mon dossier RAEP) : pourquoi avoir quitté l’enseignement (il y a 7 ans environ) ? pourquoi avoir commencé ma carrière dans un IUFM ? En quoi consiste le service d’informatique documentaire dans mon établissement actuel? Il ne m’a posé aucune question concrète sur mon travail, ni sur les documents que j’avais joints au dossier RAEP, ce qui m’a plutôt surpris.

Les principales questions « personnelles » furent :

– mon départ de l’enseignement. Je pensais avoir bien présenté les choses, mais cela n’a peut être pas convenu au jury.

– la différence entre bibliothécaire et conservateur.

– quel serait mon « style de management » (j’ai été peut être un peu confus, faisant l’éloge de la communication interne dans les organisation au lieu de répondre clairement à la question. J’aurais dû répondre « le management par la peuuuur », ça aurait eu le mérite d’être clair!)

– si j’étais attiré par le patrimoine (à cause de mon cursus). J’ai essayé de montrer que oui, pour ne pas passer pour le geek de service.

– pourquoi j’avais conclu mon dossier RAEP en envisageant mon avenir comme responsable d’un service informatique? J’aurais sans doute dû être plus « ouvert » au lieu d’insister sur ce point…

– la question-peau-de-banane : « Que pensez-vous de la situation de la bibliothèque [biiiip] ? ». Lors de la discussion, j’ai évoqué une bibliothèque, ce qui a fait réagir l’inspectrice des bibliothèques présente dans le jury, qui m’a demandé mon avis sur sa situation. J’ai sans doute manqué de diplomatie en évoquant surtout des points négatifs, ce qui a pu faire conclure au jury que j’aurais mal vécu une affectation dans cet établissement.

Bref, au final, une sale note, sans doute à cause de quelques maladresses lors de l’oral et dans mon dossier, mais je ne saurais pas en dire plus, ce qui est un peu frustrant!

Et maintenant?

Je viens de recevoir les papiers de l’ENSSIB : la scolarité débute le 6 janvier et dure 18 mois (oui, ce n’est pas un scoop 😉 ). Je vais donc continuer de sévir à Rennes 2 jusqu’en décembre.

Et, tant qu’on y est, si vous libérez un grand studio ou un F2 sympa à Villeurbanne ou Lyon en janvier, je suis preneur!

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