Ouvrir la BU aux étudiants et chercheurs d’autres universités : l’exemple britannique

J’évoquerai dans ce billet le dispositif ACCESS mis en place au Royaume-Uni et en Irlande (l’Eire) par la SCONUL (Society of College, National and University Libraries). Il vise à garantir au personnel et aux chercheurs, ainsi qu’aux étudiants avancés ou ayant des besoins particuliers un accès à de la documentation universitaire en dehors de leur établissement de rattachement.

La SCONUL

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Tout d’abord, quelques mots sur la SCONUL : cette association fondée en 1950 représente toutes les bibliothèques universitaires du Royaume-Uni et d’Irlande, ainsi que les bibliothèques nationales et (depuis 2001) celles de la plupart des « collèges d’enseignement supérieur ». (établissements d’enseignement supérieur, souvent techniques, et n’ayant pas le statut d’université). Son objectif est d’après son plan stratégique 2012-2015 d’ « aider ses membres à fournir des services de pointe à leurs étudiants, chercheurs et universitaires, afin de permettre à leurs institutions d’atteindre l’excellence dans l’enseignement et la recherche ».

À noter : il existe une autre instance regroupant un certain nombre de bibliothèques universitaires sur le même territoire (UK+Irlande) mais de manière plus sélective : la Research libraries UK, dont 34 bibliothèques seulement sont membres. La RLUK a une vocation de soutien à la recherche, plus qu’à l’enseignement. Elle a été à l’origine de COPAC, l’équivalent du Sudoc.

Je ne me lancerai pas dans une comparaison avec la situation française, sinon pour préciser (mais vous l’aurez compris) que ces associations n’ont pas d’équivalent strict chez nous : l’ADBU est historiquement une association d’individus (même si elle cherche a devenir une association d’établissements), et les périmètres fonctionnels (BU+bibliothèques de recherche) et géographiques (deux pays) de la SCONUL et de RLUK sont plus larges.

Une problématique générale dans les bibliothèques de l’enseignement supérieur

Le dispositif ACCESS répond à une problématique identifiée de longue date outre-Manche, mais à laquelle les bibliothèques de l’enseignement supérieur sont confrontées dans tous les pays: des étudiants ou des chercheurs peuvent avoir besoin ou envie de fréquenter une bibliothèque dépendant d’une université à laquelle ils ne sont pas affiliés.

Plusieurs cas de figure peuvent motiver le recours à une autre bibliothèque. Je distinguerais deux types de motivations :

  • la recherche de documents spécifiques (documents patrimoniaux, littérature grise, etc.) absents de la bibliothèque habituelle de l’usager ;
  • la difficulté ou l’impossibilité de recourir aux services de la bibliothèque de rattachement, pour des raisons géographiques, d’emploi du temps, ou de handicap. L’essor de l’enseignement à distance et des formations en alternance rend certainement ces difficultés plus prégnantes aujourd’hui.

À quoi peut-on s’attendre en frappant à la porte d’une bibliothèque ne dépendant pas de son université ? En France, la réponse dépendra de la bibliothèque, et en particulier de sa situation géographique :

  • de manière générale (cela mériterait d’être nuancé, mais aucune synthèse n’existe pour le moment), l’entrée et l’usage sur place des documents sont généralement libres et gratuits en Province, mais réservés aux lecteurs inscrits (membres de l’université et lecteurs autorisés) à Paris.
  • par contre, l’emprunt et les autres services (accès aux ressources électroniques, PEB…) sont réservés aux membres de l’université dont dépend la bibliothèque, sauf en cas d’accord de réciprocité entre établissements. Ces accords peuvent être formalisés dans le cadre d’une Communauté d’universités et d’établissements (COMUE), d’un partenariat régional (feu le Réseau Universitaire Ouest Atlantique) ou d’une simple convention.

À quoi faut-il s’attendre au Royaume-Uni (faisons pour l’instant abstraction du dispositif ACCESS…) ?

  • Pour autant qu’on puisse en juger, la consultation gratuite des collections dans l’enceinte de la bibliothèque semble exceptionnelle, contrairement à la France. À l’université du Bedforshire, la consultation sur place est ainsi facturée aux extérieurs 25£ (avec des possibilités de réduction ou de gratuité dans certains cas) À l’université de Manchester, l’accès libre n’est possible qu’une seule fois, la règle étant qu’un usager extérieur doit s’inscrire, pour 75£ (cette inscription donne droit au prêt, de manière limitée). On peut cependant trouver quelques contre-exemples, comme la bibliothèque de l’université d’Huddersfield ou d’Edinburgh dont les collections sont accessibles gratuitement, mais pas nécessairement librement : à Edinburgh, en période de forte affluence, la bibliothèque est réservée aux étudiants et enseignants de l’université.
  • D’autre part, des accords entre établissements existent, comme en France, et sont souvent signalés avec moult détails sur les sites des bibliothèques. Mais leur périmètre peut être plus restreint qu’en France, et se limiter aux enseignants-chercheurs et étudiants avancés. C’est par exemple le cas du programme liant entre elles les bibliothèques de recherche du Grand Londres (M25).

La politique d’accès des bibliothèques universitaires anglaises est donc historiquement moins « libérale » que celle de leurs homologues françaises. Peut-être est-ce un des facteurs expliquant que plusieurs programmes aient vu le jour à la fin du XXe siècle pour faciliter la vie des étudiants et des chercheurs.

Une histoire ancienne

ACCESS est issu de la fusion en 2007 de deux dispositifs plus anciens :

  • SCONUL Research Extra (SRX) qui s’adressait destiné au personnel et aux étudiants avancés (doctorants),
  • UK Libraries Plus (UKLP), qui s’adressait aux étudiants « postgraduate » (en gros l’équivalent de notre niveau Master) ainsi qu’aux étudiants à distance, en alternance ou à temps partiel.

Lors de son lancement en 1999, UK Libraries Plus ne concernait que les aux étudiants à distance, en alternance ou à temps partiel, et a été étendu en 2005 aux étudiants « postgraduate » à plein temps (voir une actualité de l’université de Southampton)

Un article de 2007, dont un préprint est en ligne, donne un aperçu intéressant de la mise en place du service (E. J. Adam, A vital lifeline: UK Libraries Plus 1999-2006. (lien vers le pdf). SCONUL Focus, 40 . pp. 89-93).

Je traduis le résumé, et je souligne :

Il peut sembler incroyable aujourd’hui qu’il y a seulement huit ans il n’existait aucun programme national pour permettre aux étudiants d’accéder et d’emprunter dans les bibliothèques de l’enseignement supérieur. Pourtant le besoin était clair. Avec toujours plus d’étudiants à temps partiel, étudiant souvent loin de l’université ou du « collège » dans lequel ils se sont inscrits, les bibliothèques étaient confrontées aux plaintes continuelles des étudiants ne pouvant obtenir un accès facile aux documents dont la lecture était attendue dans leur cursus. Les étudiants en alternance, passant souvent plusieurs semaines loin de leur établissement et pourtant censés réaliser des travaux dans leurs cursus, faisaient face aux mêmes problèmes. Dans certaines régions, des dispositifs comme London Plus (depuis 1988) permettaient en partie de répondre à ces besoins, mais il suffisait que l’usager change de région pour ne plus rien avoir. Encore pire, de nombreuses bibliothèques, même lorsqu’elles avaient mis en place des dispositions détaillées pour les étudiants à temps partiel de leur propre institution, faisaient en sorte que des barrières soient en place pour que le service ne soit pas débordé par les malotrus de l’université voisine. Lorsque j’étais en poste à l’université South Bank, je me souviens que je devais maintenir une longue liste de ceux que nous laissions entrer ou pas.

SCONUL Research Extra a été mis en place plus tardivement, en 2003, le dispositif UK Libraries Plus ayant servi de modèle. Il a fait suite à plusieurs initiatives prises dans les années 1990 pour faciliter l’accès à la documentation aux chercheurs en déplacement, comme le rappelle un article de 2006 (J. Hall, SCONUL Research Extra. Liber Quarterly, 2006). Il a notamment pris la suite du Research Support Libraries Programme, initié en 1999, dont l’objectif était plus large, mais qui a contribué à populariser l’idée d’une « collection nationale répartie des ressources documentaires universitaires »

En 2007 ces deux programmes ont donc fusionné, mais leur périmètre était différent, tant en ce qui concerne les publics ciblés que les établissements partenaires, ce qui explique l’apparente complexité d’ACCESS : une identité unique recouvrant des services différenciés destinés à des publics clairement identifiés.

Profiter d’ACCESS aujourd’hui

Le dispositif est basé sur la réciprocité entre établissements et sur une catégorisation des usagers en quatre groupes (« bands »). Quasiment toutes les bibliothèques universitaires adhèrent au système (environ 180), mais chaque bibliothèque peut très bien ne faire profiter du dispositif que les usagers du groupe A (par exemple la Queen’s University de Belfast), du groupe B, du groupe A et B, etc. Seules certaines utilisent toutes les possibilités du dispositif (la London School of Economics par exemple)

Les trois premiers groupes sont :

  • groupe A :
    • personnel (enseignants et support)
    • étudiants « post-graduate » effectuant un travail de recherche
  • groupe B :
    • étudiants « undergraduate » ou « post-graduate » à temps partiel (statut en général accordé pour des raisons familiales ou médicales, ou en cas de travail salarié)
    • étudiants suivant un enseignement à distance
    • étudiants suivant un enseignement en alternance (« placement »)
  • groupe C : étudiants « post-graduate » n’effectuant pas de travail de recherche (« taught courses students », mutatis mutandis, l’équivalent d’un Master pro chez nous)

Le dernier groupe, R, est particulier, car il n’est pas destiné à permettre l’emprunt de documents, contrairement aux trois premiers, mais la simple consultation sur place (« reference »). Il concerne les étudiants « undergraduate » ordinaires.

Enfin, il existe un dispositif complémentaire (utile pour les établissements ne donnant pas de droits au groupe R, si je comprends bien), qui permet à des étudiants « undergraduate » d’utiliser les services d’une bibliothèque qui n’est pas la leur, pendant les périodes de vacances universitaires.

Pour profiter du dispositif, l’usager doit se rendre sur la rubrique dédiée sur le site de la SCONUL. Une FAQ détaille les différents cas de figure. Un formulaire en ligne lui permet de préciser à quelle catégorie il appartient, et à quelle université. Il doit choisir l’université dont il souhaite utiliser la bibliothèque (mais son inscription sera valide dans d’autres établissements après acceptation). La demande est traitée par son université de rattachement, qui lui envoie un courriel de confirmation. Lors de la première visite dans l’établissement auquel il souhaite accéder, il devra se présenter avec sa carte d’étudiant ou professionnelle, et une copie du courriel afin d’établir une carte. Certaines bibliothèques demandent en outre une photo d’identité. L’émission de la carte est normalement gratuite, mais certaines bibliothèques la facturent tout de même quelques livres.

182 BU ouvertes pour un chercheur de l'université West London

182 BU ouvertes pour un chercheur de l’université West London

Le dispositif se caractérise par sa grande souplesse pour les établissements : outre l’existence de quatre catégories, chaque bibliothèque décide des services exacts qu’il propose aux bénéficiaires : condition de prêt, accès au PEB, au matériel informatique ou aux ressources électroniques. En général seul le prêt est possible, avec parfois un accès à quelques ressources électroniques, sur place uniquement.

De plus, une bibliothèque peut tout à fait restreindre temporairement l’accès ou le prêt pour une catégorie d’usagers, ou pour l’ensemble des extérieurs, notamment pendant les périodes d’examens. L’accès aux étudiants extérieurs a par exemple été bloqué dans les bibliothèques de l’université de Glasgow du 14 avril au 1er juin 2014.

En guise de conclusion : expérience exotique ou source d’inspiration ?

Sans vouloir tomber dans le cliché facile, la grande flexibilité du dispositif et le fait qu’il soit géré par une association d’établissements et non par les pouvoirs publics dénote un « pragmatisme » dont nous avons parfois du mal à faire preuve de ce côté de la Manche. Ouups, je suis tombé dans le cliché facile 😉

Bien sûr, ce dispositif ne pourrait pas être transposé tel quel en France. Certains de ses volets seraient globalement inutiles chez nous : l’accès sans possibilité de prêt (groupe R et accès pendant les vacances universitaires) aurait peu de sens en France compte tenu de nos pratiques actuelles, sauf peut être dans les BU parisiennes.

Par contre, permettre aux chercheurs, étudiants avancés et aux étudiants « empêchés » à un titre ou un autre (étudiants à distance, en alternance, handicapés, etc) d’emprunter des documents dans la BU de leur choix pourrait être une piste intéressante d’amélioration du service rendu par les BU. Resterait à calculer le coût d’une telle mesure (je n’ai pas trouvé d’évaluation du coût d’ACCESS), et à trouver un pilote…

Qu’en pensez-vous ?

2 comments to Ouvrir la BU aux étudiants et chercheurs d’autres universités : l’exemple britannique

  • Ce même genre d’entente existe au Canada, même si l’accès aux bibliothèques est libre.
    Au niveau canadien, l’entente est restreinte aux étudiants des cycles supérieurs : http://www.curba.ca/somfranc.html. Les bibliothèques universitaires québécoises élargissent cette entente entre elles aux étudiants du premier cycle.

    Je ne connais pas le coût de ces ententes, mais si vous êtes intéressés à voir les statistiques, le Bureau de la coopération interuniversitaire (regroupement québécois autrefois nommé « CREPUQ ») présente les statistiques de ces prêts dans ses documents de statistiques générales : http://www.crepuq.qc.ca/spip.php?article1369&lang=fr. Pour les statistiques de 2011-12, les données sont présentées aux tableaux 24 et 25.
    Sans surprise, les échanges les plus importants se font entre les bibliothèques situées dans la même ville.

    • vingtseptpointsept

      Merci pour ces infos, et désolé pour la modération tardive (j’ai du désactiver par mégarde l’alerte que m’envoyait WP lors d’un nouveau message)

      Mathieu

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